Les deux pôles de l’innovation sociale

Voilà un titre quelque peu mensonger pour cet article. Car je ne prétends pas décrire les deux foyers de l’innovation sociale, comme s’il n’y en avait que deux, et comme si j’étais, de toute façon, capable de faire le tour de tous les foyers d’innovation sociale dans ce texte. Néanmoins, en nommer deux, c’est déjà beaucoup, quand on pourrait être porté à n’en reconnaître qu’un, le lieu d’où l’on parle – et d’où parlent ceux en qui peut-être on se reconnaît –, cerné d’opposants et de gêneurs. Surtout, je voudrais mettre en évidence l’existence de deux foyers distincts et complémentaires de l’innovation sociale, d’autant plus utiles à connaître qu’ils tendent trop souvent à s’ignorer, voire à se mépriser, sans réaliser tout ce qu’ils doivent l’un à l’autre. Que l’un intimide l’autre, ou que l’autre étouffe l’un – ce qu’ils sont si souvent tentés de faire –, et c’est toute la créativité sociale qui s’enraye. C’est de ce constat, et du désir d’en finir avec cette mutuelle ignorance, que sont nés mes ateliers d’écriture.

Avant d’aller plus loin, peut-être dois-je préciser ce qu’on peut entendre par « créativité sociale ». J’aurais pu aussi, d’ailleurs, parler de créativité culturelle, si je ne craignais les confusions possibles avec l’expression « créatifs culturels », popularisée par Paul Ray et Sherry Anderson pour désigner un groupe représentant environ un tiers des Américains plus particulièrement intéressés par les questions environnementales, la justice sociale et le développement personnel ; tandis que les « créatifs sociaux », pour moi – et pas que pour moi –, représentent 100 % des êtres humains. Je parlerai donc de créativité sociale, et je dirai qu’elle est ce que mettent en œuvre ces êtres humains1 pour engendrer de nouveaux modes d’action, de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles façons de dire et se représenter le monde, qu’il s’agisse de dépasser des problèmes, de s’adapter à des situations nouvelles, d’accompagner un changement impliquant la société tout entière ou seulement de répondre à des situations locales et transitoires.

Je vais essayer de communiquer mes idées d’une façon imagée, sans être certain qu’il s’agisse de la meilleure solution. À la fin, nous verrons. Je vous prie de prendre ce texte comme un article « en train de se faire », ce qui est presque intéressant en soi. Comme souvent dans cette situation, les notes de bas de page se révélerons utiles à la compréhension de l’ensemble. Si d’aventure cet exposé vous semblait trop abstrait, patientez jusqu’à la publication d’un prochain article où vous trouverez plusieurs cas concrets.

Venons en à nos « deux pôles ». Pour commencer à nous figurer les choses, imaginons un pôle engagé d’une part, un pôle non engagé d’autre part, et mille nuances entre les deux. À celles et ceux qui seraient déjà tentés de se reconnaître dans tel pôle, ou telle nuance, je lance un avertissement : vous habitez en fait certainement l’un et l’autre. Plus tel sujet, telle conviction, telle valeur vous tiennent à cœur, plus il est probable que vous vous rapprochiez du pôle engagé ; moins tel autre sujet, telle autre conviction, telle autre valeur vous émeuvent et vous préoccupent, plus il est probable que vous vous rapprochiez du pôle non engagé.
Lorsque vous êtes proche du pôle engagé, vous tenez à défendre votre point de vue, voire à le promouvoir le plus largement possible ; vous vous agacez de la passivité – que vous attribuez à un manque de conscience des enjeux – ou de la résistance – que vous interprétez comme une défense de valeurs ou d’intérêts opposés aux vôtres – que vous rencontrez chez les autres. Lorsque vous êtes proche du pôle non engagé, vous souhaitez aller votre chemin en paix et profiter de toutes les opportunités qui se présentent ; vous vous agacez que d’autres s’autorisent à vous donner des leçons, vous enjoignent à prendre tel chemin plutôt que tel autre, vous encouragent à changer – ou vous reprochent de changer –, ou encore vous incitent à renoncer à des opportunités – pernicieuses, d’après eux.
Et nous sommes tous des habitués de ces deux pôles : il y a des valeurs et des convictions de toutes sortes et de tous bords – lorsqu’elles sont politiques, on les dit de gauche ou de droite –, si bien que nul ne s’attache à les défendre toutes. Certaines nous sont chères, d’autres nous paraissent dérisoires, voire incompréhensibles ; et encore une fois, mille nuances entre les deux.

Et la créativité sociale dans tout ça ? Quand on est proche du pôle engagé, difficile de la repérer chez ceux qui nous semblent faire preuve de passivité ou de résistance. Et quand on occupe l’autre pôle, il n’est guère plus aisé de la reconnaître chez ceux que nous considérons avant tout comme des gêneurs. Cela dit, puisque que ce texte vous donne l’occasion d’observer les choses avec un peu de recul, vous êtes peut-être plus prompts à la reconnaître chez les tenants du pôle engagé : ce seraient eux qui, visant à vivre dans un monde conforme – autant qu’il est possible – à leurs valeurs, seraient les plus susceptibles de faire preuve d’innovation sociale.
Aux yeux de militants en particulier, l’innovation vient principalement des militants les plus engagés, se propageant tel un mouvement qui part du centre vers sa périphérie – sympathisants moins engagés et finalement société tout entière ; plus l’on s’éloigne du noyau militant, plus la passivité et la résistance prédominent. Vous connaissez peut-être cette citation de l’anthropologue Margaret Mead, souvent reprise par des mouvements militants : « Ne doutez jamais du fait qu’un petit nombre de citoyens réfléchis et engagés peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que c’est arrivé. » Margaret Mead était une femme très progressiste, en même temps qu’investie dans la vie de son église : elle a édité des livres de prières. Dans sa déclaration on trouve sans doute autant l’écho de mouvements contemporains que celui des premiers chrétiens annonçant la « bonne nouvelle ». Or justement, il me semble que nombre de militants se représentent le résultat de leur action comme celui de la propagation d’un message qui, implicitement, a lieu sur le mode de la conversion. Le rôle des « convertis », selon cette vision des choses, est assez passif : il consiste à adhérer au message délivré par les militants, à l’issue d’une phase qui a amené le converti à en réaliser la valeur. Ces nouvelles recrues – qui rejoignent les rangs du groupe adhérent au message – ne deviennent véritablement actives qu’en promouvant à leur tour ce même message – ainsi qu’en commençant à en appliquer les principes dans leurs vies.
Certainement que beaucoup de militants trouveront cette image de la conversion quelque peu caricaturale. Et pourtant, dans les faits, tout se passe comme si c’était bien sur ce mode que la plupart des militants concevaient le changement social.

Avant d’aller – encore – plus loin, je voudrais prévenir les confusions possibles entre militantisme et ce que j’appelle pour l’instant « engagement » : celui-ci ne peut être réduit à ce qu’on identifie couramment comme militant, quoique le militantisme en constitue peut-être la forme la plus typique. Au fond, le terme d’engagement lui-même n’est pas parfaitement adéquat puisqu’il implique un certain degré d’action. En réalité ce qui compte ici, c’est surtout le degré d’attachement à une conviction ou une valeur – que l’inertie suffit parfois à défendre –, si bien que je devrais plutôt parler d’une opposition attaché / détaché2 – puisqu’on peut aussi faire preuve de détachement à l’égard de certaines valeurs. Sans abandonner cependant l’antinomie engagé / non engagé, peut-être plus parlante à ce stade de la réflexion.
Enfin, puisque je choisis d’illustrer ma pensée par une référence au militantisme, mettons-nous d’accord : il n’est pas tellement question ici de groupes militants très hétérogènes tels que peuvent l’être des groupes réunis par la proximité géographique – comme une association regroupant des personnes de sensibilités relativement diverses qui se donnent pour objectif de « changer le monde » à l’échelle de leur commune –, mais de groupes militants réunis autour de convictions fortes – qui les exposent assez naturellement à entrer en conflit.

Trêve de disgression. Peut-être y a-t-il chez les militants, je veux bien le reconnaître, un moment comparable à celui d’une conversion au sein des tout premiers cercles d’influence. Ce serait celui où l’on se reconnaît comme adhérent à un mouvement, où l’on se dit pour la première fois « je suis écologiste », ou « je suis identitaire » – éloignons l’écueil qui consiste à penser qu’il n’y a de militants que de gauche. Cela suffit-il à faire une conversion ? Pourquoi pas, à condition de se prémunir de ce que le brésilien Nina Rodriguez a appelé « l’illusion de la catéchèse », qui consiste à s’imaginer que les convertis au christianisme abandonnent toutes formes de religiosité antérieure pour adopter complètement la religiosité du groupe qui les a convertis.
Mais après tout, là où il est question de religion, reconnaître cette illusion est presque devenu un lieu commun. Et l’étude des phénomènes d’acculturation – c’est à dire des changements liés aux contacts interculturels – par les sciences sociales a bien montré l’importance des processus de réinterprétation. Mais ces processus n’ont pas cours que sur les terrains de prédilection des ethnologues. N’oublions pas qu’en fait, nulle part où il est question d’idées, de valeurs et de pratiques, les humains ne sont faits d’une pâte que l’on modèle à sa guise. Par exemple, à l’époque où l’on promouvait en France l’abolition de la peine de mort, les Français qui en venaient peu à peu à rejeter cette peine ne devenaient pas des clones culturels de Robert Badinter. Au sein de chaque groupe social – et dans le for intérieur de chacun – il a fallu sélectionner et réinterpréter des éléments de discours abolitionnistes, lesquels ne pouvaient être admis qu’une fois capables de s’intégrer de manière à peu près cohérente à l’ensemble des idées et valeurs admises par le groupe au sujet de la vie, la mort, l’État ou la justice, et à un niveau plus profond encore, de s’adapter à une façon de sentir et de penser, d’évaluer, de raconter, de débattre, voire de mémoriser.
C’est d’ailleurs de l’oubli de ces différences culturelles, biographiques, cognitives, que naît une deuxième illusion, plus célèbre. Je pense à l’« illusion de transparence » : croire que les destinataires d’un message ont accès aux idées telles qu’elles sont conçues dans l’esprit de l’émetteur – et par conséquent qu’un message peut être compris sans être discuté par les destinataires. Ce qui conduit par exemple à se fâcher avec des gens qu’on a tôt fait de prendre pour des ennemis simplement parce qu’ils n’ont pas compris ce que l’on voulait dire – et que l’on ne comprend pas non plus ce qu’ils veulent dire.
Malheureusement, lorsque nous nous engageons à promouvoir une idée, certains du caractère juste et sensé de notre message, nous peinons à prendre conscience de son incapacité à traverser les lignes tel quel. Si bien qu’au delà d’un certain cercle, notre communication se révèle généralement inadaptée. C’est là que se révèle l’utilité de ceux que j’appellerai les « passeurs » ou les « interprètes », qui vont faciliter la compréhension, sélectionner, transformer, transmettre. Généralement à l’écart du noyau militant, ils habitent sa périphérie, et peut-être même plus loin, dans les zones de frottement, qui comptent à mon avis parmi les principaux foyers de créativité au sein de notre société. Si certains peuvent tenir volontairement ce rôle, la plupart n’en sont pas véritablement conscients : leur qualité est simplement d’avoir les pieds dans deux mondes.
Les représentants du noyau, parce qu’ils négligent l’importance du rôle des interprètes, ne leur facilitent bien souvent pas la tâche. Ils peuvent par exemple leur reprocher leurs écarts vis-à-vis du message original, voire les prendre carrément pour des adversaires. Et parce que l’intensité des émotions – éventuellement, la colère – croît généralement avec le degré d’engagement, ils peuvent malgré eux exciter chez les autres tantôt l’hostilité, tantôt l’inhibition3. Le « passage » se trouve alors rompu. De potentiels interprètes se taisent voire se raidissent et forment une opposition. Nous ne prenons généralement conscience de ces écueils que lorsque nous nous trouvons nous-mêmes à l’écart. Dès lors que nous sommes nous-mêmes très engagés, et même lorsque nous sommes capables d’observer finement ces mécanismes par ailleurs, nous avons des difficultés à reconnaître notre responsabilité vis-à-vis de la résistance, voire de la radicalisation de nos adversaires – ou de ceux que nous avons crus tels.

La créativité des passeurs pourrait sembler secondaire, plus faible que celle des représentants du noyau, si l’on oubliait que les idées de ceux-ci sont elles aussi issues de la transformation d’éléments ayant voyagé dans le temps et dans l’espace. Mais les zones de frottement peuvent être le lieu d’une créativité bien plus grande encore. Car, jusqu’ici, nous n’avons pas contredit la première intuition : celle d’une innovation qui se propage du centre vers la périphérie. Or nous allons voir qu’il existe aussi une innovation qui se déplace de la périphérie vers le centre, et qui, quand tout se passe bien, est complémentaire à la première. C’est ici que la relation entre pôle engagé et pôle non engagé va prendre le plus de sens.

Lorsque nous sommes proches du pôle engagé, nous témoignons généralement d’une implication affective forte, de convictions fortes, d’une détermination forte. Dans le domaine qui nous préoccupe, tout évènement, geste, parole, a une signification politique, et tout est évalué positivement ou négativement au regard de notre échelle de valeurs. Et nous cherchons à transformer le monde – ou tout du moins la situation dans laquelle nous nous trouvons – afin de l’accorder à nos convictions4. Ce qui tend à engendrer de l’innovation sociale : par exemple, de nouvelles représentations, modes de vie, ou institutions.
Cet endroit créatif a cependant son envers. Car, dans la mesure où tout fait ou dit se voit associer un sens, une émotion forte, une valeur positive ou négative, de nombreuses idées se trouvent pour nous impensables, impraticables, dangereuses. Tout le contraire de ce qui se passe lorsqu’une valeur nous indiffère : alors nous usons librement de mots et de gestes qui ne revêtent pour nous que des significations anodines – au grand dam d’autres personnes. Le souci, avec l’impensable, est qu’il interdit bien des détours et changements de perspective. Or il faut bien des détours, car la créativité a ceci d’imprévisible qu’une idée perçue comme mauvaise peut très bien se révéler le meilleur – voir le seul – chemin vers une très bonne idée. Et des changements de perspective, car au fil des décennies, il n’est pas rare que la défense d’une cause ait à connaître des transformations, voir de véritables révolutions intellectuelles5.
C’est ici que l’usage décomplexé des idées propre aux moins engagés peut se révéler fécond. L’un des grands principes du brainstorming, tel qu’il a été conçu par Alex Osborn il y a déjà plus de 80 ans, c’est que l’évaluation est l’une des plus grandes ennemies de la créativité – du moins durant la première phase du processus créatif, idéalement la plus désinhibée possible. Les méthodes créatives développées plus tard, y compris les plus critiques envers le brainstorming, soutiennent cette même idée. Tout le contraire de ce qui se passe en noyau militant : en fait, plus l’on s’en rapproche, plus tôt sont évaluées les idées.
Bien des porteurs d’idées seront ainsi découragés par la résistance des représentants du noyau militant, qui sera perçue, de la périphérie, comme une forme de rigidité. Cette rigidité, que les intéressés qualifieront peut-être plus positivement d’intransigeance, est pourtant, elle aussi, porteuse d’innovation. Car là où les personnes moins engagées ne dirigent qu’une attention politique et morale quelque peu flottante, ce qui les prédispose à une certaine passivité, donc à la conservation d’un relatif statu quo face à ce qui devrait – peut-être – changer ou à un manque de réaction face à ce qui ne devrait – peut-être – pas, les personnes plus engagées refusent les accommodements et les demi-mesures, ce qui les oblige, bien souvent, à proposer des solutions complètement nouvelles.
Nous avons maintenant commencé à identifier ces « deux foyers distincts et complémentaires » de l’innovation sociale. Chaque pôle a son endroit créatif et son envers anti-créatif. Du côté du pôle engagé, un refus des petits accommodements qui est moteur d’innovation, mais une rigidité qui rend difficile le renouvellement théorique et pratique – au risque de buter sur des obstacles indépassables, sur le chemin de la description des réalités sociales, ou du fait de l’émergence de situations nouvelles. Du côté du pôle non engagé, une décomplexion théorique et pratique dans l’action et l’appréhension des réalités sociales, favorable à l’innovation, mais une relative tendance à rester passif et à se contenter de mesures palliatives.
Quoiqu’il y ait complémentarité entre ces deux pôles, leur relation n’est pas simple. Comme dit en introduction, ils tendent bien souvent à s’étouffer mutuellement sans réaliser ce qu’ils se doivent, ni ce qu’ils peuvent tirer l’un de l’autre. Quoiqu’il me paraisse assez vain de viser une relation absolument non conflictuelle entre l’un et l’autre, je veux croire qu’il est possible de tendre vers un peu plus de compréhension et de respect mutuels – objectif d’autant plus accessible que nous expérimentons tous de l’intérieur l’un et l’autre. Difficile d’imaginer sans cela que nous puissions dépasser les crises écologiques, sociales, économiques, politiques, culturelles majeures qui se présentent et pourraient s’amplifier tout au long de ce siècle – autrement qu’en passant par des catastrophes.

À la fin nous verrons, disais-je…

Alors, cette image des « deux pôles de l’innovation sociale » est-elle pertinente ? Je souhaitais communiquer l’idée de deux foyers complémentaires et d’égale importance. Mais si l’idée de « centre » ou de « noyau », ou encore l’idée d’« attachement », s’accordent bien à la concentration que l’on s’attend à trouver chez un pôle, on ne peut tout à fait en dire autant de l’idée de « périphérie », ni de celle de « détachement ». Aurais-je parcouru sans les reconnaître « le pôle et l’équateur de l’innovation sociale » ? Je songe à la chaleur, à la jungle, qui siéent bien au foisonnement créatif que je vois dans cette « région » du changement social.

À la fin, je dois aussi ajouter que, si j’ai un biais en faveur de la créativité sociale, j’admets que toute créativité sociale n’est pas bonne en soi. On peut user de créativité sociale à des fins injustes. Mais, inutile d’espérer atteindre des fins justes sans user de créativité sociale.

Pour éviter d’allonger exagérément cet article, j’ai dû écarter une partie de la complexité du phénomène. Cette opposition engagé / non engagé, ou attaché / détaché, est pertinente « toutes choses égales par ailleurs ». Cependant j’admets que les personnalités sont diverses, que certains sont plus radicaux quand d’autres plus à l’aise dans l’ambivalence, certains plus ouverts d’esprit quand d’autres plus inquiets face à toute menace à leurs convictions. Mais plutôt que simplement nous gargariser, par exemple, de notre ouverture d’esprit, ne pouvons nous pas reconnaître qu’il y a des régions de la pensée où nous devenons tout sauf flexibles ? Évitons l’écueil qui consiste à se fâcher tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, sans réaliser que l’on est, soi-même, tantôt l’un, tantôt l’autre. Du même coup, on évitera de ne reconnaître chez les tenants d’un noyau militant que leur présumée rigidité, fût-elle créative. Car en dézoomant, on s’apercevra qu’ils peuvent eux aussi faire preuve d’une créativité « périphérique » ou « détachée » : en effet, lorsqu’ils se sentent détachés d’autres valeurs, ils peuvent user de façon décomplexée d’idées qui paraîtront impensables ou dangereuses à d’autres – à la majorité même, lorsqu’ils représentent une tendance minoritaire, auquel cas on parlera parfois de « marge ».
Je n’ai pas non plus pu passer en revue tous les exemples d’enrichissement « de la périphérie vers le centre ». Je citerai au moins la contradiction, qui encourage à revoir et clarifier les concepts. Le fait aussi que les passeurs, à cheval entre sensibilités, aient couramment accès à des informations qui échappent aux représentants des cœurs de sensibilités. En fait, tous ces processus, la contradiction notamment, ont cours dès les tout premiers cercles, et la différence, entre cercles proches et plus lointains, n’est peut-être qu’une différence de degré.
Par ailleurs, ces pôles évoqués plus hauts sont des images et des extrémités : être « du côté » d’un pôle ne signifie pas s’y trouver tout à fait, et « moins engagé » ne veut pas dire « pas engagé du tout » – la créativité a tout de même besoin de motivations6. J’ajoute qu’en l’occurrence je ne crois ni au juste milieu – je ne crois pas qu’il existe un point d’équilibre qui permettrait de faire l’économie des deux pôles, un point d’où il serait possible d’appréhender cognitivement, affectivement et conativement7 l’ensemble des réalités sociales, je crois aux frottements et au dialogue – ni aux extrémités – donc ni à un détachement dans certains cas à peine humain, ni à un intégrisme fermé à tout dialogue, qui dans sa solitude verse presque immanquablement dans l’abus interprétatif.

Mes ateliers d’écriture ne sont pas faits pour jouer sur tous les tableaux. Je considère qu’aujourd’hui le foyer de créativité lié à la radicalité, quelle qu’en soit la sensibilité politique, culturelle ou religieuse, se débrouille très bien sans mon aide – quoique je sois prêt à reconnaître la valeur de certains apports. En revanche, je crois que le foyer de l’autre créativité, celle correspondant aux zone de passages et de frottements, se porte fort mal, et c’est du désir d’investir ce foyer trop souvent étouffé que sont nés ces ateliers.

De quelle façon ce foyer de créativité peut se trouver éteint ? À l’issue d’une première partie quelque peu abstraite, et aussi pour le cas où les écueils, pièges évoqués plus haut vous paraîtraient « trop grossiers pour être vrais », je voudrais exposer plusieurs cas concrets, à découvrir dans un article que vous trouverez prochainement sur ce blog. À bientôt, donc, si vous le voulez bien 🙂

1Plus précisément, des processus mentaux impliquant les dimensions cognitives, affectives et conatives : des idées, des émotions, des efforts et de la motivation.

2Attachement : Au fig. Ce qui lie intellectuellement ou moralement une personne, une de ses facultés ou une collectivité à un inanimé abstrait. Détachement : Au fig. Action de se dégager de liens d’intérêt, moraux (affectifs, intellectuels, etc.) ; état d’une personne, d’une de ses facultés dégagée de tels liens, indifférente à quelque chose, à quelqu’un, qui manifeste de l’indifférence, du désintérêt. Centre National de Ressources Textuelles et Linguistiques

3L’émotion ou la colère militante sont utiles à chaque fois qu’elles aident à toucher voire à remuer l’autre en faveur d’une prise de conscience… Mais elles tendent aussi à exciter l’hostilité, ou à inhiber ceux qui n’adhèrent pas intimement au message militant. Cette inhibition est d’autant plus dommageable qu’un message a besoin d’être discuté pour être compris. Or plus l’inhibition est forte, plus la distance croît entre émetteurs du message et discutants – seuls suffisamment éloignés sur le plan des valeurs pour oser s’exprimer –, ce qui rend la discussion impossible.

4Que ces convictions soient justes ou non ; il y a des militants de toutes écoles et de tous bords, tous ne sauraient avoir complètement raison.

5Récemment, on a par exemple assisté à de profondes transformations des mouvements antiracistes en France, un antiracisme faisant appel à la conscience de classe racisée prenant le pas sur un antiracisme universaliste, transformations qui s’accompagnent de violentes disputes politiques.

6Motivations qui peuvent aussi être bien différentes, au point de paraître impures aux « plus engagés », mais tant mieux si cela offre des détours féconds. D’où l’intérêt des frottements entre sensibilités.

7Cognitif : idées, croyances – Affectif : émotions – Conatif : effort, motivation.