Des ateliers « vraiment pas » militants ?

Pourquoi tiens-je à dire que ces ateliers d’écriture « ne sont pas des ateliers militants » ? C’est que, les thèmes choisis étant souvent traités ailleurs de façon militante, cette précision me semble importante. Plutôt que d’y chercher un signe de défiance envers le militantisme, contentons-nous, pour l’instant, de reconnaître que nous ne faisons pas la même chose.

Classiquement, on milite pour ou contre, on promeut ou on se défend. Ce qui se retrouve souvent dans les noms d’associations, telles que l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action civique, ou la Ligue contre les violences routières, pas toujours d’accord avec l’Association de défense des citoyens automobilistes… En ateliers je souhaite encourager l’exploration créative plutôt qu’inviter à prendre position – ce qui nous emmènerait sur le terrain du débat argumentatif, voire de la polémique.

Que je souhaite éviter l’attitude militante ne signifie pas pour autant que je sois tout à fait impartial. Difficile d’être parfaitement neutre concernant une « question de société », quelle qu’elle soit. Et si j’ai la motivation suffisante pour y consacrer un atelier, c’est que la question m’intéresse voire m’engage à un certain degré. Néanmoins, je tends à privilégier des questions concernant lesquelles mes opinions sont plus ambivalentes ou plus nuancées que celles de militantes et militants. Je tends, certes, mais est-ce toujours le cas ? Je ne peux apporter aucune garantie en ce sens. De toute façon je tâche, en atelier, d’éloigner au plus possible tout militantisme.

Il m’est arrivé de proposer l’exploration d’un point de vue vis-à-vis duquel j’étais au fond de moi critique, pour aussitôt voir des participants l’adopter avec enthousiasme – on peut être critique et pourtant faire preuve d’ouverture.
Je ne m’empresse pas de reconnaître chez le tenant d’un propos l’appartenance à l’une ou l’autre des parties qui classiquement s’affrontent sur une question donnée.
Je ne cherche pas à montrer à quelqu’un qui pense autrement qu’il a tort, et pourquoi il a tort, mais je l’écoute pour ce que j’estime être une contribution. Même si je n’accorderai pas autant d’attention à un propos me semblant malhonnête ou de faible intérêt – ce qui n’est pas encore arrivé en atelier – et en cela je prends le risque de me tromper, n’étant pas parfait ; je dois pourtant tenir compte de la durée limitée d’une séance.

Il y a des sujets pour lesquels je ne me sens pas capable d’animer un atelier. Parce que je suis trop en colère ou vivement ému. Non pas que je considère ces émotions comme mauvaises : elles peuvent être utiles pour agir sur le monde selon d’autres modalités. Non plus que je craigne de me mettre à hurler ; mais des participants sentiraient cette colère. Alors j’exciterais chez eux malgré moi deux attitudes courantes face à des militants dont on ne partage pas intimement les idées : l’hostilité, et l’autocensure1. L’hostilité qui mène à un affrontement plus ou moins argumenté et à la surdité vis-à-vis des idées de l’autre. Ou l’autocensure qui naît de la crainte de déplaire, ou de blesser, ou de susciter la colère, et qui parfois s’accompagne d’une adhésion de façade.

Si je souhaite éviter l’autocensure c’est, d’abord, parce qu’à chaque fois que des participants se censurent, on prend le risque de les voir repartir avec les mêmes idées reçues que celles avec lesquelles ils sont venus. Ensuite, et surtout, parce que je souhaite permettre à tous de contribuer à l’innovation sociale. La créativité vient souvent de là où on ne l’attendait pas, de la façon dont on ne l’attendait pas.

Il s’agit de favoriser un climat à la fois désinhibé et apaisé qui peut être atteint dans le cadre de l’écriture créative. Un tel climat est rendu possible aussi par l’attitude des prise de paroles. Il n’est pas question de s’exprimer pour mettre à terre quiconque penserait différemment, comme en polémique, mais au contraire se demander : une fois que j’aurai parlé, est-ce que qu’une personne qui pense autrement se sentira libre de s’exprimer – fût-elle peu sûre d’elle ?

L’état d’esprit de ces ateliers peut-il être adapté à tous les sujets ? Ce n’est pas sûr. Il y a des sujets pour lesquels une expression désinhibée serait très compliquée à gérer pour l’animateur. Pourtant, il existe sans doute des possibilités d’entrées via des sujets parents, mieux circonscrits ou au contraire plus amples. De toute façon, quelque soit l’atelier, il n’est pas question de se laisser aller à dire tout et n’importe quoi, jusqu’à des paroles très violentes, au nom de la créativité ou du principe de liberté d’expression.

 


1 L’émotion ou la colère militante sont utiles à chaque fois qu’elles aident à toucher voire à remuer l’autre en faveur d’une prise de conscience… Mais elles tendent aussi soit à exciter l’hostilité, soit à inhiber ceux qui n’adhèrent pas intimement au message militant. Cette inhibition est très dommageable, ne serait-ce que parce qu’un message n’est jamais transparent : il a besoin d’être discuté pour être compris. Or plus l’inhibition est forte, plus la distance croît entre émetteurs du message et discutants – seuls suffisamment éloignés sur le plan des valeurs pour oser s’exprimer –, ce qui rend la discussion impossible. Je crois que, s’il n’est pas souhaitable de chasser émotions et colère militantes, il faut veiller à ce qu’elles n’envahissent pas tout l’espace.